18 octobre 2009
La journée de Louis XIV
Avec un almanach et une montre, écrivait Saint-Simon, on pouvait à trois cents lieues d'ici dire ce qu'il faisait.» Elément essentiel de l'« Etat spectacle », destiné à mettre en scène la gloire monarchique et à exalter la ferveur royale, la vie publique du Roi-Soleil à Versailles apparaît comme une extraordinaire chorégraphie, ritualisée selon une méticuleuse ordonnance. Cela commence dès la cérémonie du lever.
8 h 30
Sur la cheminée de marbre noir, la demie de huit heures tinte à la pendule d'or. Le premier valet de chambre en quartier s'approche avec déférence du lit où Sa Majesté sommeille encore. «Sire, voilà l'heure!» Louis s'éveille. Tandis que les garçons de la Chambre ouvrent les volets intérieurs et que le premier gentilhomme tire les courtines de velours rouge passementées, le premier médecin, le premier chirurgien et sa vieille nourrice (jusqu'à sa mort en 1688) s'enquièrent de sa santé. A-t-il passé une bonne nuit ? Le souverain en effet a de fréquentes transpirations nocturnes. Avec un peu d'eau et d'esprit-de-vin, on lui lave les mains. Puis on lui tend un bénitier. Il se signe, prend son livre d'heures et récite l'office du Saint-Esprit.
Aussitôt commence le « petit lever ». Les officiers de la Chambre et de la Garde-robe, les enfants royaux, les princes du sang et quelques rares courtisans bénéficiant du brevet des « grandes entrées » ont le privilège d'y assister. Le roi quitte son lit, enfile une camisole de laine, puis une robe de chambre d'indienne et chausse ses mules. Il s'assied dans un fauteuil. Le barbier lui ôte son bonnet de nuit, lui rase la barbe (un jour sur deux) et lui ajuste l'une des quatre perruques qu'il a choisies pour la journée, une courte dite « à la brigadière ». On peut échanger quelques mots avec lui ou quémander une faveur. Mais voici la« première entrée ». On y remarque le médecin et les chirurgiens ordinaires, le chef apothicaire, les secrétaires de cabinet, les lecteurs de la Chambre, le contrôleur de l'argenterie et les gentilshommes titulaires d'un « brevet d'affaires » (ce qui les autorise à pénétrer chez Sa Majesté lorsqu'elle se trouve sur sa chaise percée).
Les « secondes entrées » ont lieu dans le « salon où le roi s'habille ». Porte- manteaux, cravatiers, tailleurs et pages entourent le monarque qui savoure le bouillon dont le chef du Gobelet a fait au préalable l'« essai ».
9 heures
Le « grand lever » commence. Y sont admis cardinaux, archevêques et évêques, ambassadeurs, ducs et
pairs, maréchaux de France, gouverneurs et lieutenants généraux de province, ministres, secrétaires d'Etat, titulaires des grandes charges de la maison du roi. On ôte la robe de chambre et la chemise de nuit. Le dauphin ou un prince du sang reçoit la chemise de jour à amples manches des mains du grand chambellan et, assisté du premier gentilhomme, aide le roi à l'enfiler. Après avoir bouclé son haut-de-chausses, le monarque choisit une cravate, que le maître de la Garde-robe lui passe autour du cou. Il endosse la veste et le justaucorps, passe le cordon bleu en écharpe, d'où pendent la croix du Saint-Esprit et celle, plus petite, de Saint-Louis avec son ruban rouge. On termine par les souliers hauts à bout carré et les gants. De retour dans sa chambre, le roi s'agenouille sur son prie-Dieu pour l'oraison. Silence ! Il gagne ensuite le cabinet du Conseil. Là, devant les rares personnes autorisées à l'accompagner il « donne l'ordre » pour le reste de la journée.
10 heures
Il est temps de se rendre à la messe. Louis emprunte toujours le même chemin, traversant la Grande Galerie (galerie des Glaces) et l'enfilade du Grand Appartement par le salon de la Guerre. «Messieurs, le roi!» Voici, en cortège, les grands officiers de la Couronne, les officiers et le capitaine des gardes du corps, sa longue baguette à la main, deux gardes de la Manche de la compagnie écossaise, avec leur cotte d'arme à fond blanc semé de lys et leur pertuisane ouvragée à lame dorée, puis enfin Sa Majesté et les princes. Pour les courtisans, à l'aller ou au retour, c'est le moment de se faire voir. A condition d'avoir prévenu le capitaine, il leur est loisible de lui glisser quelques mots ou de lui remettre un placet.
La chapelle occupe sur deux étages l'espace du salon d'Hercule. Elle sera remplacée en 1710 par l'édifice actuel, resplendissant d'élégance classique. Dans le vestibule, les Cent-Suisses forment la haie. Sauf solennité particulière, l'office est une messe basse, entrecoupée de ces sublimes motets de Michel Richard Delalande qu'interprètent les musiciens de la Chapelle.
11 heures
Le monarque est de retour. Dans le cabinet du Conseil, il reçoit les ambassadeurs ou les délégués des grands corps du royaume. Quelques privilégiés sont introduits, musiciens, écrivains ou grands seigneurs. Après une longue disgrâce, Saint-Simon est ainsi admis à un bref entretien : «J'y trouvai le roi seul et assis sur le bas bout de la table du Conseil, qui était sa façon de faire quand il voulait parler à quelqu'un à son aise et à loisir...»
Les dimanches et mercredis, parfois les lundis, Louis préside le Conseil d'Etat (ou Conseil d'en haut), l'organe suprême de la monarchie, où se traitent les grandes décisions de politique étrangère et les affaires délicates ou secrètes. Un lundi sur deux, le roi réunit le Conseil des dépêches, où l'on examine les correspondances administratives avec les gouverneurs et les intendants de province. Les mardis et samedis, siège le Conseil royal des finances. Le vendredi,« jour du confesseur », se tient le Conseil de conscience, réservé aux affaires ecclésiastiques. Le jeudi est libre. C'est parfois le « jour des bâtiments ». Au cours de toutes ces réunions, le roi prend les avis et décide seul. La plupart du temps, il se conforme à l'opinion de la majorité. Depuis la mort de Mazarin en 1661, il a décidé de ne plus avoir de Premier ministre.
Une heure de l'après-midi. Commence le dîner au « petit couvert » (notre déjeuner). Louis, dans sa chambre, est seul à table devant des courtisans debout. Près de lui, Monseigneur, son fils, ou Monsieur, son frère, lui présente respectueusement une serviette humide pour se rafraîchir les mains. Le premier reste toujours debout. Souvent le second, à l'invitation de son frère, s'assied, partage et égaie son repas, pendant que l'orchestre des petits violons et hautbois donne un aimable concert.
Le repas se compose de trois services, comportant chacun une dizaine de plats, tous plus raffinés les uns que les autres. Précédées du maître d'hôtel et escortées de gardes, les « viandes » (les mets en général) sont parties de la cour de la Bouche, située dans l'aile du Midi. L'abondance est telle que le souverain, malgré sa boulimie, se contente de picorer çà et là dans chaque plat. Il raffole des petits pois, des artichauts, des asperges, que l'on cultive dans son potager. Il aime les œufs durs, les viandes rôties, les volailles, les gibiers, les ragoûts en sauce, sucrée ou salée, apprécie les langues de canard, les ris de veau, les anguilles, les sardines, les huîtres, les salades. Il lui arrive de reprendre plusieurs assiettes de potage épicé ou de soupe au vin trempée de pain. Son estomac trouve des réserves et des ardeurs nouvelles devant les fruits frais (les fraises surtout) et les sucreries en tout genre : confitures, biscuits secs, pâtes de groseille, d'écorce d'orange et de guimauve... Comment s'étonner qu'avec cet appétit pantagruélique la nature l'oblige à se rendre une dizaine de fois par jour dans le petit cabinet de la chaise percée ? Sur les conseils de son premier médecin Fagon, inquiet pour sa goutte, il s'est résigné à boire un peu de vin de Bourgogne coupé d'eau, renonçant à celui, plus acide, de Champagne.
14 heures
Deux heures. Retour au cabinet du Conseil. Dans l'embrasure de la fenêtre, Louis reçoit les familiers qui souhaitent lui parler ou solliciter une grâce. «Je verrai», répond-il souvent pour ménager sa liberté de décision.
14 h 30
L'après-midi se poursuit par la chasse en forêt ou la promenade dans les jardins dont le roi est si fier. Il a même écrit vers 1697 une Manière de montrer les jardins de Versailles. Parfois, il se rend au Grand Trianon, dont les colonnes de marbre rose font chanter les parterres fleuris, ou à Marly, près de Louveciennes. En ce dernier lieu, dans un vallon encaissé, il a fait bâtir un élégant château, avec de chaque côté douze pavillons réservés aux invités, face à une suite ravissante de miroirs d'eau, de cascades et d'allées d'arbres. «Sire, Marly !», implorent les courtisans l'avant-veille du départ. S'y rendre en effet est une récompense et, par
conséquent, un moyen de gouvernement. A chaque voyage, les dames attendent fébrilement d'être désignées, les invitations étant à leur nom et les maris ne faisant que suivre. Louis dresse avec soin et calcul la liste de ces privilégiés.
18 heures
Six heures. C'est en général le retour, sauf chasse prolongée. Après le salut à la chapelle, le roi se remet au travail. Depuis la mort de Louvois, en 1691, il travaille en tête à tête avec ses ministres et secrétaires d'Etat. C'est ce qu'on appelle la liasse. Pour traiter d'une question, il convoque un maréchal de France, un intendant des Finances ou de Marine, son architecte Hardouin-Mansart ou encore son lieutenant général de police La Reynie.
22 heures
Dix heures. Le roi soupe dans l'antichambre de son appartement intérieur (avant 1690, c'était dans l'antichambre de l'appartement de la dauphine). Nu-tête, il occupe seul un des côtés de la table rectangulaire. La famille royale - le dauphin, les ducs de Bourgogne, d'Anjou et de Berry, ses petits-fils, Monsieur, Madame Palatine, sa belle-sœur - se répartit les autres côtés. Tel est le « grand couvert ». Derrière le fauteuil royal, se tiennent le premier médecin et le capitaine des gardes du corps en quartier. La foule, entrée par l'escalier de la Reine, assiste au repas. Il suffit d'être habillé décemment pour être admis. On vient de loin admirer le spectacle. Mais seules les duchesses peuvent s'asseoir sur des pliants, les autres restent debout. Le souper, qui se passe en musique, est copieux : trois services, les fruits en plus, une trentaine de plats ! Le roi mange avec ses doigts et s'aide d'un couteau. La fourchette est jugée malséante !
23 heures
Onze heures. Louis reste une heure dans son cabinet intérieur, au milieu de ses enfants et de quelques intimes. Il se promène dans le Grand Appartement où il salue les courtisans qui s'y divertissent à des jeux (cartes, dés, échecs, bassette ou lansquenet), prennent une collation ou écoutent de la musique. Enfin, il regagne sa chambre. Se déroule alors la dernière cérémonie solennisée de la journée, le « coucher » : les grands y rivalisent pour tenir le bougeoir !
Grandeur et misère du roi de France ! Sa vie privée semble tout entière avalée par la représentation du pouvoir souverain. Louis XIV a longtemps prisé cette régularité. L'âge venant, il se lasse quelque peu de ces contraintes de l'étiquette qui donnent l'impression de l'enfermer dans l'insupportable carcan d'un roi automate.
Tout en maintenant les formes, il a tendance à se replier dans son « intérieur », vivant en bourgeois avec Mme de Maintenon, qu'il a épousée secrètement en 1683. Ses deux successeurs privilégieront les petits appartements plutôt que les grands. C'est oublier que les fastes royaux sont constitutifs du système politique. Un roi appartient à ses sujets. Il doit se faire voir. Cela n'a rien d'anecdotique : soyons-en persuadés, une des causes de la Révolution - pas la seule, évidemment - est bien là. Au XVIIIe siècle, la vie de cour s'étiolera, et le peuple s'emparera de l'espace public ainsi déserté, dans des conditions combien tragiques, les 5 et 6 octobre 1789, à Versailles.
Source : Jean-Christian Petitfils, Le Figaro, le 16 octobre 2009.
Images : Base Joconde
09 août 2009
Derrière Richelieu, un roi : Louix XIII
Moins populaire que son père Henri IV, moins fastueux que son fils Louis XIV, Louis XIII est un monarque méconnu. Il souffre en outre du prestige immense et justifiée de son Premier ministre Richelieu. Mais il vaut mieux que sa réputation : à la fois artiste et guerrier, ce roi a exercé son métier avec conviction et sans faiblesse.
Etouffé par deux grands monarques à l'éclatante renommée, HenriIV, son père, et Louis XIV, son fils, dominé par son Premier ministre, le tout-puissant cardinal de Richelieu, Louis XIII est un roi oublié et mal aimé, qui fait pâle figure dans l'Histoire. Ses portraits par Philippe de Champaigne, Simon Vouet ou Justus Van Egmont accroissent l'impression d'absence : avec son visage émacié, son regard impénétrable, sa moustache et sa barbe à la royale, l'homme donne l'image d'un être maussade et mystérieux, affecté par une incurable mélancolie, «insupportable à lui-même», disait Voltaire. Ce passionné de chasse, promenant sa solitude ennuyée dans les bois giboyeux de Saint-Germain ou de Versailles, abandonnant les rênes de l'Etat à un prélat à la personnalité écrasante, étaitil vraiment capable de s'intéresser à la fonction royale et à la politique ? Les romantiques ont noirci à plaisir le portrait. Alfred de Vigny, Victor Hugo, Alexandre Dumas le dépeignent comme un velléitaire sans charisme, un soliveau sans volonté, «esclave couronné» vampirisé par sa mère, l'ambitieuse régente Marie de Médicis, dominé par son premier favori et compagnon de chasse, Luynes, puis écrasé sous la férule impérieuse de son maire du palais, le cardinal-duc, vrai maître de la France, pétri de certitudes olympiennes, bref un roi fainéan «maigre Jupiter à la moustache pointue», ironisera Michelet. Les manuels d'histoire ont prolongé cette vision réductrice, sans s'interroger sur sa pertinence. «Richelieu, le tout-puissant cardinal, est le vrai roi», disait la légende d'un dessin figurant dans le manuel Nathan (1954-1967). Même les ouvrages de l'enseignement secondaire et supérieur n'échappent pas à ce travers. Attachés à glorifier le grand cardinal, ils évoquent la «France de
Richelieu», «l'armée de Richelieu», concédant, comme le cours Malet-Isaac, que Louis XIII, «laborieux et brave», était «très jaloux de son autorité».
Quant au septième art, il n'a fait que multiplier les clichés conventionnels, notamment dans ses adaptations des Trois Mousquetaires, la palme revenant au film délirant de Ken Russell, Les Diables (1970), représentant le fils d'Henri IV en dégénéré s'amusant, au milieu de sa cour, à tirer au pistolet des protestants parés de plumes d'oiseau !
Autoritaire, susceptible, mais aimant l'art
Cette légende ravageuse, aux jugements cruels et péremptoires, présente un décalage considérable avec le portrait du roi tel qu'il ressort des écrits du temps, correspondances ministérielles particulièrement celle de Richelieu , rapports des ambassadeurs, lettres privées, gazettes... Les historiens disposent en outre d'un document exceptionnel, fourmillant de précieuses anecdotes, le Journal du médecin du roi, Jean Héroard, qui, du 27 septembre 1601, date de naissance de Louis XIII, au décès du praticien en février 1628, a tout noté de son patient, depuis ses premiers gazouillis, ses bons mots, jusqu'à ses réflexions d'adulte.
Dès l'enfance transparaissent les principaux traits de caractère du futur roi : un garçon d'un naturel bon, quoique turbulent, aimant l'art, la musique, le dessin, mais autoritaire, susceptible, souvent agressif avec ses demi-frères, les bâtards, élevés avec lui. «Les valets ne doivent pas manger avec leur maître !» coupe-t-il lorsqu'on veut l'attabler avec le petit Verneuil, fils d'Henriette d'Entragues. Et le petit Moret, qu'en pense-t-il ? «Il est après ma «mède» que je viens de faire !» Il a des colères furieuses, «grande colère», note Héroard, «colère prompte», «colère froide», «furie outrée», «colère extrême»... Il faut lui donner le fouet. Il est vrai qu'il a été traumatisé à 8 ans par la mort tragique de son père.
Les témoignages s'accordent. «Il veut être respecté», écrivait le poète Malherbe, et «donne de très grand témoignage qu'un jour il saura se faire obéir». Vauquelin des Yveteaux, son précepteur, conscient de la «cuisante jalousie de son autorité», le juge «d'autant plus difficile à gouverner qu'il semble être né pour gouverner et commander aux autres».
Un sens inné de la majesté royale
Les traits de l'enfance se retrouvent à l'adolescence et s'affirment à l'âge adulte. S'il n'a pas l'intelligence fulgurante d'un Richelieu, s'il n'aime guère les études livresques, sa mémoire est remarquable. C'est un esprit pratique, qui aime les travaux manuels : fondre le fer, fabriquer de petits canons, clouer des tapis, distiller des parfums... L'équitation et la chasse le comblent, particulièrement la fauconnerie. Il a de plus une sensibilité d'artiste, peint, dessine, compose des oeuvres polyphoniques, des motets, des chansons. Il a hérité de sa mère le goût des ballets de Cour, écrivant et jouant ses propres oeuvres, comme le ballet du Triomphe ou celui de laMerlaison (la chasse aux merles).
Introverti, masquant sa timidité sous la rudesse de son abord, il garde la volonté inflexible, opiniâtre, d'être obéi de tous. Malgré sa simplicité naturelle et son dédain de l'apparat, il a un sens inné de la majesté royale, une conscience aiguë de son état celui de roi très-chrétien qui a reçu l'onction sainte de Reims , une jalousie farouche de la grandeur, une passion immense non pour sa propre gloire mais pour celle de la France. Et quel goût du secret ! A 16 ans, il se débarrasse du favori de sa mère, l'arrogant Concini, tué sommairement sur le petit pont du Louvre. «Maintenant, je suis roi ! exulte-t-il. Il est temps que je fasse ma charge !» Il en oublie son bégaiement. Marie de Médicis est exilée : son coup d'Etat est un matricide. D'autres ministres connaîtront de foudroyantes disgrâces : le chancelier de Sillery, son fils Puysieux, La Vieuville... En novembre 1630, lors de la journée des Dupes, il crée la surprise en choisissant Richelieu contre sa mère. Il impose le respect par la crainte qu'il fait naître.
Dernier grand «roi de guerre», Louis met toute son ardeur, sa tempétueuse impulsivité, son courage inlassable à combattre les partisans de sa mère, à lutter contre les protestants révoltés, les ennemis de l'extérieur. Il s'illustre à l'île de Riez (1622), au siège de La Rochelle (1628), au Pas-de-Suse (1629)... Partout, il fait merveille.
En1636, après l'invasion des armées hispano-impériales et le désastre de Corbie, il est seul à Paris à ne pas céder à la panique et à préparer la contre-offensive, alors que Richelieu, terré dans son hôtel, semble tétanisé. Et Corbie est repris.
Ce roi-soldat n'hésite pas à coucher sur la paille à la belle étoile ou dans une masure au toit défoncé, occupée la veille par les ennemis, à boire dans son chapeau, à rire avec ses hommes, passant des heures à cheval sans se restaurer.
Reconnaissons qu'il manque de quelques belles qualités royales. Il est mesquin, tatillon, soupçonneux. Il se méfie de sa femme, Anne d'Autriche, coquette, espagnole de coeur, qui, pendant la guerre, complote et correspond secrètement avec son frère, le roi d'Espagne Philippe IV. Leur union est longtemps un échec. Ce n'est qu'en1638, après vingt-trois ans de mariage et quatre fausses couches, qu'elle donne un fils à la
France. Le peuple explose de joie, y voit un signe miraculeux.
Il sacrifie tout à son pays
Mais cet homme fragile, neurasthénique, assurément misogyne, peut-être tenaillé par une homosexualité latente, accomplit sans faiblesse son devoir d'Etat, fait corps avec sa fonction, comme peu de souverains l'ont fait avant lui. Il sacrifie tout à la France et à la construction de l'Etat, reléguant au second plan ses sentiments personnels, ses penchants, sa piété filiale, son engagement conjugal.
On lui a reproché sa raideur native, son intransigeance. C'est lui en effet et non Richelieu qui refuse malgré toutes les supplications la grâce des conspirateurs, qu'ils s'appellent Chalais, Montmorency-Boutteville, le maréchal de Marillac ou le duc de Montmorency. A vrai dire, il lui en coûte de cuirasser son coeur, mais il sait que la mansuétude avive les désordres. Il souffre de la misère du peuple, tout en restant attaché à l'ordre avant tout. «Louis le Juste» pardonne plus souvent qu'on ne le pense, à condition qu'on le lui demande : sa mère, son frère, sa femme, le duc de Lorraine en font à plusieurs reprises l'expérience.
Roi tragique et cornélien, à la stoïque grandeur, c'est en effet un chrétien pieux et scrupuleux. Il croit en la justice immanente, à l'intervention de la divine Providence. Après la reprise de Corbie et le spectaculaire rétablissement des armées françaises, il décide de vouer son royaume à Dieu par la Vierge Marie. Tel est le fameux«Voeu de Louis XIII» institué en février 1638, encore célébré aujourd'hui le 15 août.
Sous son règne, la France se métamorphose. Elle accouche dans d'éprouvantes convulsions entre révoltes provinciales, Croquants d'Aquitaine ou Nu-pieds de Normandie de la société nouvelle et de l'Etat rationnel qui s'épanouira sous le règne suivant. La monarchie administrative, qu'on appelle improprement monarchie absolue, commence à s'installer, mettant en place les grands outils de l'Etat, les intendants, l'armée, la
marine, la diplomatie, le renseignement.
On ne saurait diminuer les mérites de Richelieu. En 1624, celui-ci entre au Conseil, où très vite il s'impose, exerçant l'autorité que le souverain consent à lui déléguer. C'est une chance pour ce dernier, car le prélat, d'une envergure exceptionnelle, énergique et de bon conseil, l'aide à révéler ce qui était confus en lui. Il fera de Louis XIII, dit Mme de Motteville, «l'un des plus grands monarques du monde», mettant la France, ajoute Montglat, «au plus haut point de grandeur où elle eût été depuis Charlemagne». Mais l'existence politique du cardinal dépend étroitement du maître. Orgueilleux, ombrageux, imbu de son«métier», jaloux de son autorité, le roi doit accepter sa complémentarité avec l'un de ses sujets, supporter son tempérament dominateur et envahissant. Ce n'est pas une cohabitation de tout repos, car Louis ne renonce pas à gouverner et à être pleinement roi. D'où la complexité de leurs rapports, faits d'admiration mutuelle et de crainte, de confiance et de ressentiment, le plus inquiet des deux étant le Cardinal, qui redoute toujours la disgrâce, voire le sort de Concini. Les tensions entre eux seront très vives à la fin, lors de la conspiration de Cinq-Mars (1642).
Pour affermir la monarchie administrative face aux grands féodaux, l'épineux Louis XIII a besoin du réseau de clients de son autoritaire ministre, mais pas question pour autant de lui accorder un blancseing ! C'est lui qui tranche et décide en dernier ressort, avec brutalité parfois. «Je m'estime heureux, écrit Richelieu, quand de quatre propositions deux lui sont agréables.» Et d'ajouter : «Les quatre coins du cabinet du roi sont plus difficiles à conquérir que tous les champs de bataille d'Europe !»
A la vérité, leur oeuvre immense est commune : ils ont su conjurer la menace extérieure représentée par la maison d'Autriche (Espagne et Empire), au prix, hélas !, d'une guerre qui ne s'achèvera que sous le règne suivant, d'un rude tour de vis fiscal et de graves troubles ruraux ; ils ont mis au pas les protestants, qui formaient un Etat dans l'Etat, tout en respectant leurs convictions religieuses. Ils ont soumis les grands, prompts à la révolte, déjoué les conspirations fomentées par leurs proches. Durant dix-huit ans, ils ont porté l'Etat à bout de bras, en dépit de leur santé précaire. Richelieu expire le 4 décembre 1642. Louis XIII, rongé par une entéropathie chronique (sans doute la maladie de Crohn), meurt à 42 ans, le 14 mai 1643, après une pathétique agonie.
Son règne représente une étape majeure dans l'unification du royaume et la construction de l'Etat-Nation. Achevant son oeuvre, LouisXIV, moins complexé mais aussi moins modeste que lui, ne fera qu'y ajouter la théâtralisation, la personnification du pouvoir et la mise en scène de sa propre gloire.
Source : Jean-Christian Petitfils, Le Figaro Magazine.
Tableau :
-Louis XIII remet à Poussin le brevet de premier peintre du roi, Jean Joseph Eléonore Antoine Ansiaux, musée des Beaux-Arts de Bordeaux.
-Portrait de Louis XIII, Philippe de Champaigne (école), Musée Louis-Philippe, Eu.
-Portrait de Louis XIII, Frans II Pourbus (1569-1622), Museum of Art, Cleveland.
-Portrait en pied de Louis XIII , Philippe de Champaigne, Hôpital militaire du Val de Grâce.
-Glorification de Louis XIII, Anonyme, Musée national Magnin, Dijon.
-Tableau représentant Richelieu, anonyme, Musée des Beaux-Arts, Strasbourg.
François Ier et la Renaissance
Gourmand, sensuel et débordant d'énergie, il incarne la grande figure du monarque au siècle de la Renaissance. Est-ce un hasard si Pantagruel fut son contemporain? La guerre, les arts et les femmes: François Ier a tout aimé avec excès. Son œuvre immense fait oublier ses échecs. Car avec lui, la monarchie capétienne choisit la voie du prestige.
Dans la suite de nos rois, François Ier tranche par un tempérament physique et moral d'une éclatante santé, qui frappa ses contemporains autant que la vivacité et la gaieté de son esprit. Après Philippe Auguste consumé d'ambition, Saint Louis de dévotion, Charles V de sagesse, Charles VI de folie, Charles VII de tristesse, Charles VIII de donquichottisme, et Louis XII d'infirmités, surgit François Ier, athlétique, de grand air, débordant d'énergie et ne tenant pas en place, à la fois imaginatif, gourmand et intelligent. La mélancolie fait soudain place à la surabondance de vie et à l'appétit joyeux des saveurs terrestres. A lui seul, François Ier incarne un « beau XVIe siècle » et une « Renaissance » qui ne survécurent pas à ses trente ans de règne, et un royaume de France peuplé et prospère qui trouva en lui son identité charnelle et la conscience de son poids dans les affaires du monde.
Ni Henri VIII d'Angleterre, vrai Barbe-Bleue, ni l'avare Charles Quint, ni à plus forte raison les papes contemporains, Clément VII Médicis et Paul III Farnèse, deux monstres froids, n'attirèrent la sympathie qu'inspira François Ier jusque dans ses erreurs et ses épreuves et que sa légende, fait majeur et de longue durée, a perpétuée jusqu'à nous. Après la mauvaise étoile qui s'attacha à ses successeurs, les derniers Valois - son fils Henri II et ses trois malheureux petits-fils -, ceux de nos rois Bourbons qui furent les plus aimés et admirés de leur peuple, Henri IV, Louis XIV et Louis XV, ont retrouvé, mais en partie seulement, à leur façon, et temporairement, l'appétit, la santé, la vigueur, la joie terrestre, l'équilibre moral et intellectuel du Français par excellence qu'avait été, du début presque jusqu'à la fin, le roi François, de son nom « tout françois ». En 1521, dans sa Concorde des deux langages, Jean Lemaire des Belges avait décrit ainsi le caractère national français :
«La raison est pour ce qu'ils sont bien nés,
Sous l'horoscope et regard vénérique,
Ou que d'eux-mêmes ils se sont façonnés.
Leur oraison est pure rhétorique,
Leur liesse est propice et géniale,
Et leur attrait amoureux et lubrique.
Leur façon est humaine et sociale,
Sachant sa cour, très bien mondanisant,
Et leur habit de gorre spéciale...
François faitiz, francs, forts, fermes au fait,
Fins, frais, de fer, féroces, sans frayeur,
Tels sont vos noms, concordants à l'effet.»
Tel est le portrait que Rabelais fera du roi régnant dans le personnage mythique du roi-géant, le généreux
Pantagruel, de livre en livre parus du vivant de François Ier, entre 1533 et 1546, fixant pour toujours, dans l'imaginaire national, le portrait idéal du roi de France, solaire et galant, main de fer, mais dans un gant de velours. Dans le personnage de Panurge, sujet-type du roi-géant et son inséparable, Rabelais a fixé les traits éternels du peuple français, rusé et mécontent, vindicatif et teigneux, égoïste et malveillant, exigeant de ses rois ce qui lui manque et dont il ne peut se passer : la vitalité, l'autorité et la décision. Couple aussi paradigmatique pour la France que l'est pour l'Espagne le couple Don Quichotte-Sancho. Nos historiens et nos instituts de sondage ne s'en servent pas assez pour mesurer, prévoir ou expliquer les hauts et les bas de nos humeurs politiques !
Si le maladif Louis XII, marié pourtant trois fois, avait pu engendrer un fils viable, le jeune comte d'Angoulême, héritier de la branche cadette des Valois, n'aurait jamais pu aspirer au trône. Jusqu'à la veille de sa mort, le 1er janvier 1515, Louis XII, époux tardif de la toute jeune Marie d'York, fit de son mieux pour barrer cette éventualité. Mais dès la naissance à Cognac, en 1494, du petit comte, orphelin deux ans plus tard de son père Charles, sa mère Louise de Savoie et sa sœur aînée Marguerite parièrent sur la mauvaise étoile génésique de Louis XII et sur la vocation providentielle du vigoureux petit garçon. Louise dans son journal l'appelait «mon César». Ces deux femmes supérieures et leur coterie l'entourèrent d'une adoration qui le traita et le fit éduquer en futur roi de France. Le narcissisme a du bon, s'il ne tourne pas à la mégalomanie.
Le jeune François trouva de quoi se gober dans ce culte anxieux de sa beauté physique et de son esprit vif, mais l'éducation qu'il reçut d'ecclésiastiques, de gentilshommes et d'humanistes qui partagèrent pendant vingt ans, à Amboise, puis à Paris, sa longue attente de la couronne, l'empêcha de s'idolâtrer. Les symboles et les devises énigmatiques élaborés dans ce cercle pendant cette période de latence (notamment la salamandre mythique, se nourrissant du feu qui devrait la dévorer) s'épanouirent en public dans les fêtes
données après 1515 à la gloire du jeune roi, oint de Dieu et favori de la Fortune. Ils éclatèrent en feu d'artifice lorsque le « César » de Louise et de Marguerite aura remporté, peu après son avènement, la victoire de Marignan qui vengeait la défaite de Louis XII dans le Milanais.
Dès 1518, François est père d'un Dauphin, mis au monde par la reine Claude, fille de Louis XII. L'euphorie est complète. Le roi de 24 ans peut partir, à la tête d'un immense cortège, visiter de ville en ville, son fertile royaume et se faire acclamer de ses sujets, tout en s'adonnant aux plaisirs du voyage, de la chasse, de ses amours avec la comtesse de Chateaubriant et de la fête toujours recommencée. En mai 1520, à Guînes, non loin de Calais, la féerie improvisée du Camp du Drap d'or, avec tournois et banquets, accueille l'entrevue entre François Ier et Henri VIII, l'Anglais sur lequel le roi de France croit pouvoir compter, à tort, contre son grand rival Charles Quint.
Dès lors, la Fortune et la Providence semblent déserter le jeune roi. Défaite de ses troupes devant les Impériaux près de Milan, à la Bicoque (1522) ; lâchage du grand seigneur et habile général Charles de Bourbon, passant au service de l'Empereur (1523) et envahissant la Provence à la tête de ses lansquenets ; mort de la reine Claude (1524), et brochant sur le tout, désastre militaire devant Pavie, le roi lui-même rendu prisonnier de l'Empereur et le Milanais perdu pour la France (février 1525). C'est le tournant du règne.
La fermeté et l'habileté de la régente Louise de Savoie, et la conduite stoïque du roi captif firent mieux que « sauver l'honneur ». Au prix d'énormes sacrifices d'argent et de la remise en otage à Madrid des deux fils du roi, François au bout d'un an put regagner, libre, un royaume dont il n'avait rien sacrifié à son geôlier. Cette terrible humiliation fit du Roi-Chevalier, encore à demi-médiéval, un chef déjà moderne, un proto-Louis XIV, réformateur de son armée et de son administration (la fameuse ordonnance de Villers-Cotterêts, 1539, résume ce travail de longue haleine) et prêt à tous les doubles jeux machiavéliques pour regagner prestige et terrain perdus.
Il n'hésite plus après 1525 à conclure une alliance scandaleuse avec le sultan ottoman pour se donner de nouveaux atouts contre Charles Quint dans les Balkans et en Méditerranée. Sans cesser d'être un roi-soldat, il va demander aux lettres et aux arts « à l'italienne » un surcroît d'autorité, une gloire intérieure et extérieure, et une marge de manœuvre politique et diplomatique.
Son roman est terminé. Il est entré dans la réalité politique. Roi mécène de l'humanisme, il va trouver dans
ce rôle, auquel ses précepteurs l'avaient préparé, la voie médiane lui permettant de louvoyer entre les deux excès religieux qui lacèrent l'Europe et commencent à troubler le royaume : la réforme chrétienne radicale, iconoclaste et subversive, qu'il croit devoir combattre durement après l'affaire des Placards (1534), et la réaction violente et répressive à laquelle il ne cède qu'en dernier recours, mais que réclament l'orthodoxie théologique, le peuple et la papauté. La sœur du roi, Marguerite de Navarre, étroitement liée au « groupe de Meaux », dont le christianisme intérieur se refuse à la rupture avec les formes extérieures et populaires du catholicisme, l'a préparé à cette tactique de juste milieu.
En prenant ce parti dans la tourmente religieuse qui s'esquisse, il continue de rivaliser, mais sur d'autres plans que militaires, avec l'empereur. En effet, confronté le premier à la Réforme luthérienne et aux excès de l'anabaptisme, Charles Quint a pris pour boussole le réformisme modéré et médiateur d'Erasme, son fidèle sujet. Rejoint à son tour par la violence réformatrice et par son ressac répressif, François Ier choisit lui aussi une ligne médiane française, celle de Guillaume Budé, des frères Du Bellay, et de leur client Rabelais, humanistes gallicans hostiles à Rome, mais non au point de rompre avec elle et avec la majorité des Français.
Dans les vastes Etats de Charles, à Louvain et à Alcala de Henares, avaient été fondés des « collèges trilingues » où l'exégèse humaniste des textes latins, grecs et hébreux, étrangère à la théologie médiévale, était enseignée. A Paris, à partir de 1530, François Ier crée sur sa cassette personnelle les chaires de grec, d'hébreu, de latin classique et de mathématiques réclamées par Budé, imposant l'enseignement humaniste dans l'Université et amorçant avec prudence ce qui deviendra le Collège de France. Les humanistes français, et le plus génial d'entre eux, Rabelais, lui ont rendu au centuple, par leurs louanges, la concession symbolique et la protection relative qu'il leur a accordées.
C'est aussi en rivalité avec Charles Quint que le roi adopta, après l'empereur, mais à plus vaste échelle, le gouvernement par les arts qui avait si bien réussi au prestige de la papauté et des princes italiens. Faute du duché de Milan, il veut être en France le premier des princes à l'italienne. Charles Quint s'était attaché Titien et s'était fait construire à Grenade un palais des Césars. Mettant les bouchées doubles, François Ier invite à sa cour Andrea del Sarto, Benvenuto Cellini, Léonard de Vinci, le Rosso, le Primatice. Il ne se contente plus de fêtes éphémères et de Camps du Drap d'or, il se convertit à l'architecture « à l'antique », multipliant, en Ile-de-France comme sur les bords de la Loire, les châteaux dans le nouveau style et faisant de Fontainebleau le chantier d'un magnifique palais français revu « à l'italienne ». Le prestige qu'il en retira fut à la mesure de l'autorité « absolue » d'un Etat qu'il avait réformé, musclé et machiavélisé.
De 1531 à 1534, il put reprendre, à la tête de son énorme cour itinérante, le « grand tour » de son royaume, avec plus de faste qu'en 1518. Il visite, en pèlerin dévot, les sanctuaires, il associe partout à ses « joyeuses entrées », aux bals et aux fêtes en son honneur, la liesse du menu peuple, et il vérifie ou redresse, à chaque étape, l'état des forteresses, la tenue de l'administration royale et la nature des privilèges accordés aux autorités locales. Au cours de ce second voyage triomphal paraît à Lyon le Pantagruel de Rabelais. Pavie est oubliée.
Le roi veuf a épousé en 1529, dans le cadre d'une trêve avec Charles Quint (la « paix des Dames »), une sœur de l'empereur, Eléonore, reine effacée. Louise de Savoie est morte en 1531, Marguerite s'est retirée dans sa cour de Nérac. A quarante ans, le roi est toujours un grand vivant, affichant sa liaison avec Anne de Pisseleu, duchesse d'Etampes. Sa santé fléchit, mais il reste assez gaillard, à 52 ans, pour entreprendre, en 1546, un dernier grand tour de quatre mois, qui le conduit du Beaujolais en Bresse, de Bar-le-Duc à Sedan. A sa mort, en 1547, il lègue à son fils Henri II un beau et puissant royaume, mais plus menacé qu'il ne l'a cru par une guerre civile mortelle entre la tenace majorité catholique et l'inflexible minorité protestante. Les deux derniers livres de Rabelais (1552 et 1564, posthume) sont noirs d'angoisse.
Source : Marc Fumaroli, de l'Académie française, Le Figaro Magazine.
Tableau :
Portrait de François Ier.
Portrait de Charles Quint à cheval, Titien.
Portrait d'Henry VIII.
Portrait de Clément VII.
François Ier et le Primatice, Alexandre Evariste Fragonard, Musée de la Lunette, Morez.
28 juin 2009
Boris Vian et la légende de Saint-Germain
Voilà cinquante ans que disparaissait, à trente-neuf ans, Boris Vian, qui ne cesse d’intéresser les générations successives. Deux livres récents évoquent la vie, l’oeuvre et la figure saisissante de ce touche-à-tout sinon de génie du moins de très grand talent. Boris Vian, le sourire créateur retrace son existence, depuis la petite enfance jusqu’à sa mort prématurée à cause d’une malformation cardiaque qui aujourd’hui serait manifestement curable.
Son prénom fut inspiré par l’opéra Boris Godounov
Au fil d’une plume alerte, on revit toutes les étapes de sa courte vie, à commencer par la maison familiale à Villed’Avray, dans une banlieue aisée du sud-ouest de Paris où il grandit avec ses deux frères et sa soeur. Boris tient son prénom de l’opéra de Moussorgski, Boris Godounov, qu’admire sa mère, mélomane. Son père, héritier d’un riche ferronnier d’art, sera brutalement ruiné par le krach de 1929. Très tôt, Boris est atteint d’une dyspnée d’effort, qui l’essouffle considérablement. On retrouvera cette maladie sous forme métaphorique dans l’Écume des jours, sous les traits de Chloé, atteinte d’un « nénuphar pulmonaire » qui l’asphyxie peu à peu. Ce roman, écrit en 1946, suscita la plus grande admiration dans les rangs de la jeunesse d’après 1968, par le vent de liberté qui y souffle.
Il répertorie algues, libellules, rainettes et têtards
La villa des Fauvettes, où Boris grandit, est un paradis où il découvre l’art de disposer de son temps en multipliant les activités éducatives et ludiques de toutes sortes, depuis la pêche aux grenouilles jusqu’aux échecs. Paul, le père, a installé une bibliothèque libre d’accès ; des cours particuliers sont donnés aux enfants à domicile et la musique est privilégiée. Il initie ses fils aux travaux manuels dans une salle de jeu aménagée exprès. Boris apprend à bricoler et invente déjà des objets insolites. C’est dire si l’imagination et l’ingéniosité sont stimulées chez ces enfants par l’ambiance familiale. La famille du naturaliste Jean Rostand, fils du père de Cyrano de Bergerac, vit tout à côté. Boris va souvent fureter dans le laboratoire de ce
savant pittoresque, passionné par la vie des bêtes et des plantes aquatiques. Avec François, le fils Rostand, il répertorie les libellules, les algues microscopiques, les rainettes et les têtards. Il découvre en même temps la comtesse de Ségur et ses recettes farfelues, comme « le thé aux trèfles », « les poissons rouges prédécoupés ». Il en vient vite à penser que tout peut être prétexte à récit, à condition qu’une certaine forme de logique, volontiers incongrue, régisse l’ensemble.
À dix-neuf ans, Boris Vian a été reçu à Centrale.
Il a la tête aussi mathématique que poétique.
L’été, la famille se rend au Landemer, entre Cherbourg et Urville-Nacqueville. Une vie de plein air, de bains, de courses commence, même si, tous les jours, à l’heure du goûter, la « mère Pouche » (surnom de madame Vian) donne à chacun de ses enfants un biberon de lait chaud. Ce rituel durera jusqu’à ce que Boris ait dix ans ! Ce bonheur vole en éclats dès la ruine du père et ne sera plus qu’un souvenir lointain le jour où il sera assassiné chez lui. On ne saura jamais s’il s’agissait d’un règlement de comptes politique à la fin de la guerre ou d’un cambriolage qui a mal tourné, effectué par des hommes qui portent le brassard des FFI. À dix-neuf ans, Boris a été reçu à Centrale. Il a la tête aussi mathématique que poétique.
Boris Vian, on le sait, est l’un des promoteurs essentiels de la légende de Saint-Germain-des-Prés. Il y est l’ami de tous ceux qui contribuèrent à la forger, Sartre et Simone de Beauvoir, mais aussi Marcel Mouloudji, Albert Cossery, Alexandre Astruc, Roger Blin, Jean Cau, Queneau, Artaud, Roger Vailland, Michel Leiris, Georges Bataille… Il y a aussi Juliette Gréco, bien sûr, qui dit de lui : « On aurait dit qu’il avait des rayons X dans les yeux » et aussi : « Il m’a réconciliée avec le désir de communiquer que j’avais perdu. C’était le plus efficace psychanalyste que j’aie jamais connu, le plus beau aussi. »
La « pataphysique » aux côtés de Queneau et Ionesco
Il joue de la trompette dans un orchestre de jazz, écrit sous maints pseudonymes, dont celui de Vernon Sullivan, un roman policier fameux, J’irai cracher sur vos tombes, qui lui vaudra de sacrés ennuis pour cause de morale. À côté de ça, il invente des trucs, s’occupe de « pataphysique » aux côtés de Raymond Queneau et de Ionesco. Il est lié à Sartre et à Simone de Beauvoir mais, comme le philosophe a séduit sa première épouse, Michelle, Vian se moque de lui sous le pseudonyme de Jean-Sol Partre dans l’Écume des jours. Vian est aussi collectionneur de voitures et de jeunes femmes. Sans lui, Serge Gainsbourg n’aurait pas existé. L’évocation de Valère-Marie Marchand, bien documentée, ne laisse à peu près rien dans l’ombre et témoigne d’une grande qualité d’empathie pour le sujet. Grâce à elle, cette figure fragile et forte de jeune homme pressé par le temps, qui, malgré le mal, soufflait dans sa trompette à perdre haleine, revit sous nos yeux presque jour après jour. Sa mort est à l’image de sa vie, insolite et extraordinaire, puisqu’elle survint durant la projection de J’irai cracher sur vos tombes, à 10 h 10, le 23 juin 1959.
Source : L'Humanité, Muriel Steinmetz.
150e anniversaire de la bataille de Solférino
Le 24 juin 1859, les troupes françaises et piémontaises ont défait les Autrichiens à Solferino, au sud du Lac de Garde. La bataille fut un bain de sang, mais a ouvert à l'Italie les portes de l'unité.
«Le soleil du 25 juin illumina l'un des spectacles les plus épouvantables qui puissent s'offrir à l'imagination», notait Henry Dunant peu après la bataille. Le scénario décrit par l'entrepreneur genevois avait des tons apocalyptiques.
Henry Dunant fut profondément choqué par ce qu'il vit. C'est pour évacuer ce traumatisme qu'il écrivit quelque temps après la bataille un livre destiné à devenir célèbre et à donner l'impulsion à la création de la Croix-Rouge. Un souvenir de Solferino est un témoignage sur les horreurs de la guerre, un témoignage qui, un siècle et demi plus tard, n'a rien perdu de son côté dramatique.
Une grande bataille
La présence d'Henry Dunant sur le champ de bataille de Solferino fut le fruit du hasard. L'impression que les combats firent sur lui ne fut en revanche pas le fruit du hasard. La bataille de Solferino fut en effet bel et bien l'une des plus grande bataille du XIXe siècle.
Selon les estimations les plus prudentes, au moins 230'000 soldats se trouvaient sous les bannières de l'Empire français, de l'Empire autrichien et du Royaume du Piémont. La bataille, qui se déroula sur un front d'une quinzaine de kilomètres, dura plus de douze heures.
Durant la matinée du 24 juin, les armées se retrouvèrent à l'improviste sur les hauteurs au sud du Lac de Garde. Les deux camps ne s'attendaient pas à se retrouver face au gros des troupes ennemies. Les combats se développèrent d'une manière chaotique et les affrontements se firent souvent à l'arme blanche.
Des milliers de cadavres restèrent sur le champ de bataille. «Les rapport officiels de l'époque parlaient d'un peu moins de 5000 morts», rappelle le sociologue Costantino Cipolla, coordinateur d'un ouvrage collectif en quatre volumes sur Solferino.
«Mais en 1870, pour des raisons d'hygiène, on a exhumé les cadavres enterrés sur le champ de bataille, poursuit-il. On a alors retrouvé au moins 9500 dépouilles. Et c'est sans compter les morts enterrés dans les cimetières et ceux décédés plus tard à cause de leurs blessures.»
Au final, le bilan de la bataille fut bien plus lourd que ce que disaient les rapports officiels. Le nombre des morts sera ainsi de plus de 20'000.
«Une victoire de la révolution»
Solferino fut le dernier épisode de la seconde guerre d'indépendance italienne. La victoire des troupes franco-piémontaises sur l'Autriche ouvrit les portes de l'indépendance et de l'unité de l'Italie.
«Sans Solferino, l'expédition de Garibaldi en Sicile et donc l'unification du pays auraient été impensables, observe Costantino Cipolla. La bataille fut le point d'orgue de l'Unité italienne. A partir de là, il n'était plus possible de revenir en arrière.»
Mais la bataille eut également une portée plus large. «Solferino marqua la victoire définitive du concept de souveraineté populaire sur celui de légitimité monarchique. Ce n'est par pour rien que la littérature réactionnaire de l'époque parla d'une victoire de la révolution», note le professeur de l'Université de Bologne.
Curieusement, Solferino fut aussi l'une des dernières batailles où furent présents – en qualité de commandants suprêmes des troupes – les souverains des puissances en guerre: Napoléon III pour la France, François-Joseph Ier pour l'Autriche et Victor-Emmanuel II pour le Piémont.
«Leur présence fut une sorte de plaisanterie de l'Histoire, note le sociologue. Victor-Emmanuel se trouvait à 4-5 kilomètres de la bataille et fumait le cigare. François-Joseph était également loin des combats. Seul Napoléon III était à portée des tirs de canons, à tel point que certains de ses aides-de-camp furent blessés».
Mais grâce à la plume d'Henry Dunant, Solferino marqua aussi un autre tournant. «Depuis cette époque, le guerre n'est plus lue uniquement comme un moment de gloire, de victoire. Avec Dunant, la guerre a commencé à être considérée du point de vue des victimes».
Andrea Tognina, swissinfo.ch
(Traduction de l'italien: Olivier Pauchard)
Tableaux : Portrait équestre de Napoléon III, Alfred De Dreux, Musée de l'Armée.
Napoléon III à la bataille de Solférino, Jean-Louis-Ernest Messonier, Château de Compiègne, 1863.
30 mai 2009
Joseph Haydn, génie méconnu
Le bicentenaire de la mort de Haydn est l’occasion de réévaluer ce musicien peut-être mal connu. Avant Mozart et Beethoven, c’est lui qui a perçu l’aube d’une sensibilité à venir, le romantisme. Notre nouveau rendez-vous avec les grands compositeurs.
La famille Haydn était d’extraction modeste puisque le père de Joseph était charron, ce qui permet de mesurer la hauteur de l’« ascenseur social » emprunté par le futur créateur... de La Création. Dans la famille du charron de Rohrau, tout petit village de la grande plaine danubienne, entre Vienne et Bratislava, on devait pratiquer la musique. Le petit Joseph Haydn, à huit ans, chantait bien. Un jeu de recommandations classiques (le curé qui en parle à un personnage bien placé, etc.) le fit entrer à la chapelle du Stephansdom de Vienne, distante de Rohrau d’une cinquantaine de kilomètres. Après sa mue, il mena un temps une vie de bohème et un nouveau jeu de recommandations (quelle chance ! il était le voisin de Pietro Metastasio, librettiste de la cour) le mena chez le célèbre Nicolà Porpora, auteur prolifique d’opéras mythologiques et baroques, le seul maître qu’il eut jamais. À cette époque (1759), il faisait de la musique chez un certain baron de Fürnberg, qui le recommanda (encore) au comte Morzin qui en fit son maître de chapelle, poste qu’il conserva deux ans. Il composa là ses premières symphonies, en ce temps qui voyait se développer ce genre nouveau, perfectionné par les musiciens de l’école de Mannheim.
Morzin congédia ses musiciens en 1761. Haydn ne resta pas longtemps inactif puisqu’il entra au service du fastueux propriétaire du domaine d’Eisenstadt, le prince Anton Esterházy, qui le soumit à un contrat sévère. Il devait « veiller à ce que lui-même et ses subordonnés apparaissent en uniforme, [à] composer toute musique que Son Altesse jugera bon de lui commander, [à] paraître deux fois par jour dans l’antichambre pour savoir si oui ou non Son Altesse ordonne une audition musicale », etc.
Anton disparut quelques mois plus tard mais son fils Nicolas, dit « le Magnifique », lui succéda. La collaboration de Haydn et Nicolas Esterházy dura vingt-huit ans, jusqu’à la mort du prince. Le terme de collaboration n’est pas exagéré. En effet, si les clauses du contrat n’avaient pas changé, si le musicien restait une sorte de valet de haut rang, l’amour que le prince portait à la musique tissa entre lui et le compositeur un lien privilégié. Lorsque Nicolas perdit sa femme, il se consola en musique et Haydn fut alors accablé de commandes. Il fallut attendre la mort du prince, en 1790, pour que la sujétion de Haydn à la maison Esterházy se relâchât un peu.
Les conditions d’exercice des artistes avaient alors changé en Europe. Des musiciens « indépendants » commençaient à traiter directement avec les impresarios (ce fut le cas de Haydn qui composa ses Symphonies « Londoniennes » pour l’impresario Johan Peter Salomon). De toute façon, un mouvement d’indépendance de l’artiste était lancé. Nicolas semble l’avoir compris puisque, vers 1785, alors qu’il se désintéressait de plus en plus de la musique instrumentale et symphonique au profit de l’opéra, il autorisa Haydn à répondre à diverses commandes, notamment celle de la Loge olympique de Paris pour laquelle il écrit une des six Symphonies « Parisiennes ».
Il faudrait éviter l’anachronisme romantique consistant à déplorer que le malheureux Haydn ait été soumis aux caprices d’un despote (fût-il éclairé !), car c’est aussi grâce aux conditions exceptionnelles que lui offrait le prince que Haydn a pu devenir ce qu’il était. Quel compositeur, aujourd’hui encore, ne rêverait pas d’avoir à demeure et sans limitation de durée un orchestre, une troupe d’opéra, et carte blanche pour composer tout ce qu’il voudrait ?
Un soutien éclairé
C’est pour cela que Haydn s’est longtemps montré aussi créatif et fécond. Il pouvait, avec ses collaborateurs, tenter toutes les expériences. L’asservissement était paradoxalement la condition de la liberté. Avec le système Esterházy, Haydn avait la possibilité d’expérimenter comme il le voulait, en ayant à portée de main un véritable orchestre de qualité avec le soutien éclairé d’un prince passionné d’art.
L’ère romantique nous a habitués à une certaine parcimonie. On s’effraie devant l’importance de la production de Haydn : 108 symphonies, une trentaine de concertos, 68 quatuors (et non 83, comme on l’a cru longtemps), 62 sonates pour piano, 45 trios avec piano, sans compter la musique religieuse, les opéras, les lieder ! Devant une telle masse — qui n’a rien d’extraordinaire pour le XVIIIe siècle (que l’on pense à Bach, Haendel, Vivaldi ou Telemann, et même à Mozart) —, on peut se demander si tout cela est bien de qualité égale.
Réponse : plutôt oui. Prenons les symphonies. Les premières datent de son séjour chez le comte Morzin, vers 1759, peut-être un peu avant, les dernières de 1795. De cette importante production, on connaît essentiellement les six Symphonies « Parisiennes » (82e à 87e) et surtout les douze « Londoniennes » (93e à 104e). À la rigueur quelques symphonies auxquelles d’astucieux éditeurs ont donné des titres pour les populariser : « Le Matin », « Le Midi », « Le Soir » (6e, 7e, 8e), « Le Maître d’école » (55e), « Le Feu » (59e), « La Chasse » (73e), etc. Or, à l’écoute attentive, même des moins connues, même des « sans-titres », on va de merveille en merveille. On ne peut que recommander à l’auditeur curieux quelques chefs-d’œuvre, comme la bouleversante 26e Symphonie « Lamentation », la brillante et dynamique 31e Symphonie avec ses quatre cors, d’autres encore où l’on rencontre de curieuses innovations formelles, la 60e avec son finale qui semble conclure avant que les musiciens ne réaccordent leurs instruments et ne recommencent, la 61e dont le second thème est présenté d’abord avec son seul accompagnement, sans mélodie ! Et surtout, bien sûr, les six symphonies que l’on a qualifiées de « Sturm und Drang » (44e à 49e), du début des années 1770, agitées d’un frémissement préromantique.
Bien évidemment, les douze « Londoniennes » composées en deux séries entre 1791 et 1795 ont toujours été considérées à part, moins pour leurs (éminents) mérites propres que parce qu’elles précèdent immédiatement les symphonies de Beethoven et, par leur ampleur, leur aspect volontiers grandiose — notamment la dernière de la série (104e) —, introduisent directement la symphonie du siècle suivant. Par-delà les symphonies de Beethoven, celles de Haydn influencèrent directement Schubert, Mendelssohn, les symphonies françaises (Onslow, Gounod, Saint-Saëns, Bizet), et jusqu’à des œuvres néoclassiques (Symphonie « Classique » de Prokofiev, Symphonie en ut de Stravinsky).
De façon significative, les messes de la fin de sa carrière, après 1796 (Paukenmesse, Heiligmesse, Nelsonmesse, Theresienmesse, Schöpfungmesse, Harmoniemesse), prolongent cette extension du domaine de la symphonie par un renouvellement de l’inspiration sacrée. Elles restent fidèles aux canons du service mais commencent à dépasser leur seul rôle cultuel pour devenir un « grand genre » symphonique et choral qu’illustreront Beethoven, Schubert et Bruckner.
Dans la musique pour piano, on peut distinguer plusieurs paliers. La musique pour clavier s’étend sur une quarantaine d’années et offre une variété bien supérieure à ce que proposent les sonates de Mozart, comme si, dans le quart de siècle qui sépare les deux compositeurs, on était passé de l’expérimentation bouillonnante à une sorte de classicisme abouti mais moins inventif. Haydn est contemporain de l’importante transformation qui affecte à partir du milieu du XVIIIe siècle les instruments à clavier. Incontestablement, ses premières sonates sont conçues pour le clavecin et leur écriture appelle cet instrument. C’est peu à peu qu’elles vont appeler l’instrument moderne, le Hammerklavier ou piano-forte que le compositeur adoptera ultérieurement.
On pourrait compter parmi les œuvres pour clavier les 45 trios. Le piano y joue un rôle primordial, le violon n’étant souvent qu’un premier associé et le violoncelle un assistant chargé de renforcer la basse. Mais si ces trios sont différents de ceux de Beethoven, par exemple, on n’en conclura pas à leur infériorité. Comme dans ses sonates pour piano, Haydn y a innové sans cesse et livré quelques-unes de ses confidences intimes les plus touchantes.
Dans le quatuor, son apport fut aussi capital que dans la symphonie. Ainsi les Quatuors opp. 1, 2 et 3 sont-ils de simples pièces de délectation mondaine où un premier violon dialogue avec un autre violon et un alto sur la solide fondation fournie par le violoncelle. Parti de ce quatuor de divertissement, Haydn va peu à peu instituer le quatuor comme genre majeur de la musique savante par la rigueur formelle et l’importance accrue accordée au second violon, à l’alto et au violoncelle. Alors que jusque vers 1780, le quatuor était plutôt pratiqué à Paris, l’incomparable qualité des quatuors de Haydn en fit un genre viennois, immédiatement repris avec succès par Mozart qui comprit, à partir de ses 6 Quatuors dédiés à Haydn, tout le parti que l’on pouvait tirer de ce style nouveau.
Les opéras de Haydn ont une réputation médiocre. Encore tributaires de l’esthétique baroque et de l’Aufklärung, ils n’ont pas la puissance théâtrale de ceux de Mozart et les caractères dramatiques y sont moins fermement dessinés. Pourtant chaque air, chaque ensemble est une merveilleuse page de musique pure. Il faut écouter La Fedeltà premiata, L’Infedeltà delusa, Il Mondo della luna, Orfeo ed Euridice ou, plus tragiques, Armida et Orlando paladino pour se rendre compte que Haydn, s’il a mis peu de lui-même dans ces ouvrages, a atteint une sorte d’apogée de l’opéra rococo.
L’esprit des Lumières
La carrière de Haydn, alors considéré comme le plus grand compositeur vivant, fut couronnée par deux oratorios, La Création (1799) et Les Saisons (1801). Le premier s’inspire de la Genèse, à travers le poème de Milton Paradise lost, et donne des débuts du monde et de l’humanité une vision grandiose et optimiste. Le second, d’esprit très « philosophique », vante les charmes de la vie aux champs et d’une existence conforme aux lois de la nature sous l’œil d’un Dieu bienveillant : tout l’esprit des Lumières. Pourtant, dans certains passages orchestraux, Haydn s’aventure dans des zones inouïes, dans des harmonies plus audacieuses que celles de Beethoven. Du Prélude des Saisons à l’orage qui ouvrira La Walkyrie un demi-siècle plus tard, le chemin n’est pas si long. Cela permet de mesurer l’itinéraire de celui que l’on a parfois traité bien à la légère du titre sympathique et plutôt condescendant de « Papa Haydn ».
Source : Classica
Tableau : Joseph Haydn, Thomas Hardy, 1791.
16 mai 2009
Gustave Eiffel et les 120 ans de la Tour
Le monde a-t-il évité le pire en assignant à Gustave Eiffel (1832-1923) un destin d'ingénieur plutôt que d'architecte ? On s'en convainc en découvrant l'exposition présentée à l'Hôtel de Ville de Paris, à l'occasion des 120 ans de la tour Eiffel. On imagine les crinolines et les frous-frous dont il aurait affublé tours et ponts s'il avait pu conjuguer son génie de la construction avec son goût du luxe. Cette partie sur Eiffel intime est un des aspects les plus neufs et mystérieux que livre cette riche manifestation, organisée, jusqu'au 31 août, par le Musée d'Orsay, sous la direction de Caroline Mathieu.
Gustave Eiffel, dans une France en pleine bisbille avec la Prusse, aurait dû s'appeler Boenickhausen, sans l'intuition d'un ancêtre avisé qui prit Eiffel comme deuxième nom. Gustave, descendant d'immigrés installés à Dijon, put devenir Eiffel pour la postérité.
Hormis des portraits, des photos, un buste, on ne sait pas grand-chose de ce qu'il pensait ou ressentait, rien de ses secrets. Sur tous ses portraits, jeune ou vieux, c'est le même visage qui apparaît toujours, inexpressif, bienséant, satisfait mais sans vanité. Un Victor Hugo pasteurisé, ou Pasteur soi-même, sans la hauteur du front...
SQUELETTE DE LA LIBERTÉ
Il s'anime un instant lors d'une leçon d'escrime, il nage, il danse, ne laisse aucune trace de péché, même véniel, à en croire la connaissance actuelle de ses archives. Il prend femme en 1862, rare occasion où il se livre : "Je serai satisfait d'une fille ayant une dot médiocre, une figure passable, mais en revanche d'une grande bonté et d'une humeur égale et d'une certaine simplicité de goûts. Pour aller au fond des choses, il me faudrait une bonne ménagère qui me fasse de beaux enfants bien portants qui seraient bien à moi." Elle s'appelle Marie, prénom occupé par une soeur de Gustave : elle s'appellera donc Marguerite, jusqu'à sa mort à 32 ans. Eiffel reste, dès lors, en famille, quand il ne voyage pas, dispensant son talent d'ingénieur aux quatre coins du monde. Seule, ou presque, lui importe sa fille Claire dont il fera sa collaboratrice.
Avec une telle exubérance, comment Eiffel et sa petite entreprise de métallurgie vont-ils croître jusqu'à devenir les maîtres d'oeuvre de la tour Eiffel, du pont de Porto, du viaduc de Garabit, du squelette de la statue de la Liberté que Bartholdi habille pour son départ à New York ? C'est le chaînon manquant de l'exposition, qu'explique fort bien un catalogue très riche. Il faut donc revenir à la carrière, balisée par les photos, les documents techniques, les oeuvres commémoratives, sans parler des bonheurs picturaux que suscitera sa tour.
L'idée de la tour est une idée partagée : c'est d'abord un pylône, proposé par Koechlin et Noguier. Eiffel est réticent jusqu'à ce que l'architecte Sauvestre lui donne à peu près sa forme actuelle. Au public alors de se déchaîner, relayé par les artistes, mais en trois ans, la tour, montée sur quatre caissons hydrauliques grimpe jusqu'à devenir le symbole du ciel parisien. Elle est inaugurée le 15 mai 1889.
Les années qui suivent l'Exposition universelle voient Eiffel travailler sur le canal de Panama. Il tombe avec le scandale du même nom, est réhabilité, et, sans doute blessé, il se consacre dès lors à la recherche. Le "Magicien du fer" meurt à 91 ans après avoir envoyé son premier avion dans les airs
Source article : Frédéric Edelmann, Le Monde.
Source photos : bibliothèque du Congrès américain.
Le Louvre pendant l'Occupation
Dès 1938, les menaces de guerre enclenchent une vaste opération d’évacuation des collections publiques. Les dépôts choisis pour les oeuvres d’art sont des châteaux, isolés dans la campagne, hors du voisinage d’ouvrages stratégiques, échappant ainsi à la menace des bombardements. Dès le 28 août 1939, la Joconde quitte le Louvre et le 3 septembre, lendemain de la déclaration de guerre, la décision est prise : les oeuvres les plus précieuses doivent partir dans la journée.
Des oeuvres en voyage
Empaquetés dans plusieurs centaines de caisses, sculptures, objets d’art et 3690 tableaux prennent la route. Ce voyage, c’est d’abord une logistique faite d’emballages et de réquisitions de camions que l’on découvre au travers des photographies exposées. Trente-sept convois vont bientôt être mêlés à la foule
de l’exode… C’est aussi l’occasion de regarder, avec une proximité parfois inédite, des icônes du musée soudain descendues de leur piédestal : la Victoire de Samothrace avant qu’elle ne rejoigne le château de Valençay, la Vénus de Milo ou La Joconde qui après Chambord sera déplacée à Louvigny, à l’Abbaye de Loc Dieu, au musée de Montauban et enfin à Montal avec les autres peintures du Louvre. Jacques Jaujard, directeur des musées de France dut veiller sur les déplacements des dépôts sans cesse menacés par les hasards d’une guerre en mouvement.
La réouverture du musée sous l’occupation allemande
Mais le Louvre pendant la guerre, c’est aussi un palais au coeur d’une capitale qui connaît l’une des occupations les plus longues et les plus dramatiques de son histoire. Les autorités allemandes, désireuses de relancer l’activité culturelle parisienne, ordonnent la réouverture du musée dès le mois de septembre 1940. Cette ouverture partielle est purement symbolique et les photographies dévoilent un dédale de salles abandonnées et une signalétique en allemand. Les signes de la guerre sont partout : transformation des jardins en potager, dommages causés par des bombardements proches ou par les combats dans Paris à la Libération.
Le Louvre, témoin du pillage des oeuvres d’art
Cinq images historiques et inédites retrouvées dans les archives de l’Allemagne Fédérale à Coblence montrent des oeuvres spoliées des collections privées appartenant à des familles ou à des marchands d’art juifs, soigneusement emballées, avant leur départ pour l’Allemagne. La scène se déroule dans les salles des
Antiquités orientales réquisitionnées par les nazis et rapidement inaccessibles au personnel du musée. Après l’extension des dépôts au Jeu de Paume, le « séquestre du Louvre » perdure et Jacques Jaujard ne parvient pas à empêcher le transfert vers le Reich des tableaux saisis.
Le Louvre après la guerre : un musée transformé
Après la Guerre, un nouveau Louvre, transformé par de grandes campagnes de travaux, réouvre peu à peu ses portes entre 1945 et 1947. Et, grâce à la compétence et à la ténacité des hommes chargés de la sauvegarde des biens culturels, les grands chefs d’oeuvre rejoignent, pratiquement indemnes, le palais.
Source : Communiqué de presse, musée du Louvre.
03 mai 2009
Cléopâtre peut être retrouvée
Il y a quelques jours, des archéologues ont exhumé des reliques qui pourraient les conduire vers le trésor tant espéré.
Une équipe dirigée par Zahi Hawass, le patron des antiquités égyptiennes, et Kathleen Martinez, une égyptologue de République dominicaine, a localisé à une cinquantaine de kilomètres à l’ouest d’Alexandrie trois tombes qui pourraient abriter les restes de Cléopâtre et deMarc-Antoine. Une tête en albâtre et 22 pièces à l’effigie de la souveraine, 27 tombes et 10 momies de nobles ont déjà été exhumées du site de Taposiris Magna. Ce temple construit pendant la période gréco-égyptienne en l’honneur de la déesse Isis a été sondé par un radar ultramoderne. Celui-ci a permis de repérer des nouvelles chambres funéraires qui seront fouillées avant l’été. Leur profondeur exceptionnelle (21 mètres !) laisse penser que ces tombes sont restées inviolées et leur contenu intact. Selon Kathleen Martinez, la dépouille de Cléopâtre serait momifiée tandis que celle de son amant – qui n’était ni roi ni égyptien – aurait été laissée telle quelle. Apprenant le suicide du général romain, après qu’Octave son adversaire eut pris la ville d’Alexandrie, la souveraine l’a suivi dans la mort en 30 avant Jésus-Christ. Non sans avoir minutieusement orchestré leur enterrement. Selon Plutarque, ces amants terribles auraient été ensevelis ensemble. Si les archéologues mettent au jour leurs sépultures, ce serait « la découverte la plus importante du XXIe siècle », ose Zahi Hawass. Une découverte plus importante encore que celle de Toutankhamon par Howard Carter en 1922...
Source : Jérôme Béglé, Le Figaro.
Tableau : BOHN Guermann von (dit), BOHN August Guermann von (patronyme), Cléopâtre, musée des Beaux-arts, Nantes.
24 avril 2009
Calvin, réformateur et bâtisseur
Cinq siècles après sa naissance, l'austère prédicateur de Genève recouvre son actualité. A la lumière des nombreux ouvrages qui accompagnent cet anniversaire, portrait de ce grand réformateur au style magnifique, bâtisseur d'une nouvelle Jérusalem.
Que notre époque inquiète, lassée des vues à court terme, de leurs vérités seulement pragmatiques, se tourne aujourd'hui à nouveau vers Calvin, cinq cents ans après la naissance du grand réformateur, ne répond pas à la seule curiosité touristique pour la seigneurie de Genève. Quand les réformes politiques se suivent et se ressemblent, s'annulent entre elles ou se perdent en invocations creuses, la même question revient, lancinante, comme le refoulé d'une modernité en mal d'absolu: comment recouvrer une vision totale, portée par cette urgence prophétique qui faisait dire à Calvin, écrivant au roi de Navarre: «Dieu veut qu'on procède plus franchement, tellement que la façon de temporiser que vous avez suivie ne sera jamais trouvée bonne en son conseil»? Calvin ne s'est pas contenté de présenter à ses contemporains un idéal à atteindre; il l'a inscrit dans l'organisation politique et religieuse d'une cité, il en a fait un service public. A l'esprit il a donné un corps. Luther avait enfoui la réforme dans le coeur de l'homme, là où elle était exigence la plus haute mais aussi secret le mieux caché. Calvin l'a écrite au fronton d'une ville, mêlé au torchis de ses maisons. C'est pourquoi, en cette année anniversaire, les nombreuses publications témoignent de l'attraction exercée par cet homme, bâtisseur d'une Nouvelle Jérusalem.
Mais revenons au jeune Calvin, né à Noyon (Picardie), qui arriva pour la première fois à Genève un soir de l'été 1536, exténué, fuyant un Paris où les idées protestantes causaient agitation et répression. Pour avoir fréquenté les cercles intellectuels favorables à une réforme interne de l'Eglise, l'étudiant timide et besogneux était devenu suspect. D'abord soucieux de sa tranquillité, il avait prudemment pris la fuite. Genève venait alors de se rallier à la jeune Réforme portée par le moine allemand Martin Luther. Economiquement et politiquement en déclin, la ville n'avait encore ni présent ni avenir. Calvin lui donna ses yeux et son intelligence.
Sur les tableaux posthumes, l'homme a le profil d'une noire corneille penchée au-dessus d'un monde sens dessus dessous. Pour Calvin, Dieu a horreur du désordre comme la nature a horreur du vide. Entre les abus de la papauté et le radicalisme de certains illuminés protestants, il fallait remettre les pendules à l'heure de l'éternité. Réformer voulait dire: tout retirer à l'homme - raison, sagesse, autonomie - pour tout remettre à Dieu. Rien de très séduisant chez cet homme en apparence intransigeant, colérique, rongé par la maladie. «Je n'ai point cherché de plaire», confiait l'austère prédicateur avec un art avéré de la litote. Hyperprésident à sa manière, Calvin s'est donc occupé de tout: des moeurs de la ville, de son trafic commercial, de ses hôpitaux, de ses écoles, dans un mélange d'autoritarisme et de libéralité, de respect de l'individu et de contrôle social. Dans le paradis calviniste, on ne danse ni ne vagabonde à la nuit tombée, sous peine d'excommunication ou de bannissement. Pour autant, l'impétueux pasteur ne confondait pas l'Eglise et l'Etat, même si le système mis en place liait fermement les deux institutions. Calvin oeuvrait surtout pour l'indépendance de l'Eglise par rapport aux pouvoirs publics, ouvrant la voie à une possible critique religieuse du politique, dont le plus grand théologien calviniste du xxe siècle, Karl Barth, refusant en 1934 de prêter serment au Führer, sera le fils admirable.
Dressé à la verticale du monde, Calvin n'a cessé de fasciner les modernes, comme le vérifient les succès du calvinisme en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas, en Europe de l'Est, et surtout en Amérique du Nord, où il exerça une influence majeure sur la vie politique et intellectuelle. Le sociologue Max Weber établit un lien fameux entre l'austérité besogneuse du calvinisme, son éloge du travail, de la vocation personnelle, et la naissance du capitalisme moderne. Contre le ferme interdit catholique, Calvin avait en effet toléré le prêt à intérêt (voir l'encadré). L'Histoire le lui rendit bien en lui prêtant beaucoup, à tort ou à raison: pour la postérité, il devint despote éclairé ou sombre ayatollah, fossoyeur de l'humanisme ou père de la démocratie moderne. Entre gêne et admiration, les ouvrages qui lui sont consacrés n'y échappent pas.
Une pensée escarpée comme un Golgotha.
Du pasteur de Genève l'écrivain russe Dimitri Merejkovski fit en 1938 un portrait aux violents contrastes, aujourd'hui réédité. C'est une fresque aux grands aplats noirs, travaillés par un style éblouissant, comme à la spatule ou au couteau. Le dossier historique est approximatif, mais l'intérêt du livre est ailleurs: il donne à ce drame spirituel une scène où les débats théologiques deviennent d'incessants coups de théâtre, et les angoisses existentielles, des jeux d'ombre étourdissants. Pour une présentation plus fine de la pensée de Calvin, on préférera l'excellente introduction de Christopher Elwood, théologien américain qui signe un paisible Calvin sans trop se fatiguer, secoué de sa torpeur par l'humour réjouissant des dessins de Mix et Remix, dessinateur bien connu des lecteurs de Courrier international. L'intelligence historique est quant à elle honorée par la belle synthèse de Jean-Luc Mouton, directeur de la rédaction de Réforme, qui s'appuie sur les recherches les plus récentes, tout en apportant sa touche personnelle. Le talent de l'auteur se révèle en particulier dans le chapitre consacré à l'affaire la plus dérangeante du règne de Calvin: l'exécution de l'humaniste Michel Servet, brûlé à Genève en 1553 avec l'accord tacite du réformateur. Contre l'image d'une ville marchant au pas, Jean-Luc Mouton présente la complexité des forces politiques en présence.
L'événement éditorial reste cependant la publication d'un important choix de textes dans la Pléiade, intelligemment organisés autour d'entrées thématiques (la Bible, les luttes, les doctrines, etc.). En modernisant l'orthographe du français classique et en explicitant les termes trompeurs, cette édition donne accès à une prose magnifique et à une pensée escarpée comme un Golgotha. Impossible de comprendre quoi que ce soit à cette doctrine si difficile, si choquante, de la prédestination, si l'on n'écoute pas la phrase de Calvin, si l'on ne se laisse pas porter par ses phrases courtes et bien frappées, son balancement irrésistible qui semble mener le lecteur entre les mains du Très-Haut. Que dit cette doctrine? Que chacun de nous est damné ou sauvé, par décret divin, de toute éternité. Mais cette proposition s'adresse d'abord aux fidèles persévérants, que Calvin veut conforter et mener au but. Elle est moins l'ombre qui nous suit partout que la force qui nous tire en avant. En ce sens, la prédestination est d'abord destination. Toute la vie de Calvin tient dans cette inébranlable conviction: nous ne sommes ni forts ni admirables par nous-mêmes, car «nous ne sommes point nôtres». Les événements où le réformateur voyait la main de Dieu ont toujours décidé à sa place, contre ce qu'il était au fond de lui-même: un étudiant timoré et souffreteux. A Genève, il ne faisait que passer sur la route d'un exil incertain. De cette ville il devint prisonnier en son coeur, par vocation.
Source : Philippe Chevallier, L'Express
Image : Jean Calvin, gravure, 1877




